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La fonction psychique des monstres

Mis à jour : il y a un jour

[L'Alsace, le 01/07/2019.]


Des cryptes aux flèches, des absides aux façades, les monstres sont omniprésents dans les cathédrales de la vallée du Rhin. Un ouvrage qui vient de paraître aux Éditions Degorce les inventorie et décrit leurs fonctions : faire peur, faire rire, enseigner et moraliser.


Déjà auteure de plusieurs livres sur les cathédrales et les monstres, la Strasbourgeoise Marie-Josèphe Wolff-Quenot, scientifique de formation, a notamment travaillé dans un laboratoire de pharmacologie et enseigné l'embryologie en faculté de médecine. « Les monstres, la tératologie, science qui traite des malformations congénitales et des monstruosités organiques, m'ont toujours passionnée. En science, tout ce qui est "anormal" peut aider à expliquer le développement de ce qui est considéré comme "normal". » C'est donc dans la continuité de ses ouvrages précédents que l'auteure vient de faire paraître aux Éditions Degorce un livre intitulé Les Monstres des cathédrales de Strasbourg, Bâle et Fribourg, ouvrage traitant de la fabuleuse ménagerie de trois cathédrales du couloir rhénan. « J'ai beaucoup travaillé sur la cathédrale de Strasbourg, que je connais bien, mais cette fois j'ai eu envie d'élargir mon sujet à la vallée du Rhin, dans laquelle on retrouve une inspiration commune et souvent les mêmes maîtres d'oeuvre », explique-t-elle, tout en précisant qu'elle n'a pas écrit un livre d'histoire de l'art, mais plutôt « une méditation sur images devant les plus grandes œuvres qu'a conçues le Moyen Âge : les cathédrales. »




Pendant un an et demi, Marie-Josèphe Wolff-Quenot a multiplié les voyages triangulaires entre Stras-bourg, Bâle et Fribourg afin d'effectuer des repérages en compagnie de son mari.



Les monstres répondent aux fonctions primaires de la psychologie humaine


Facile à lire, le livre articule intelligemment texte et photo, sans que jamais l'un ne prenne l'avantage sur l'autre. Son découpage met en évidence les différentes fonctions des monstres lors de la construction des cathédrales au Moyen Âge : faire peur, faire rire, enseigner et moraliser.


« Le Moyen Âge est une époque où l'on a peur de tout, où la mort est très présente, l'espérance de vie très courte en raison des épidémies ; le tremblement de terre de Bâle, intervenu en 1356, est encore très présent dans les esprits. » Répondant aux fonctions primaires de la psychologie humaine, les monstres évoquent la peur de la mort, de l'enfer, de la différence et, chez l'homme médiéval, de la sexualité et de la femme. Ils incarnent et conjurent à la fois, ayant également pour mission d'effrayer les mauvais esprits qui rôdent autour du saint lieu. « Les artistes qui ont imaginé ces représentations avaient besoin de s'exprimer et se sont parfois lâchés à l'insu de leurs commanditaires ! », avance Marie-Josèphe Wolff-Quenot. Exemple, cette gargouille de la cathédrale de Fribourg figurant une femme à deux têtes offrant ostensiblement ses fesses charnues à la vue de tous... « Lorsqu'il pleut, l'eau s'évacue littéralement par son anus et se déverse sur les passants », s'amuse l'auteure.


À côté de ces libertés prises par les artistes, le discours « officiel » dispensé par l'évêque et le maître d'œuvre figure en bonne place sur les façades les plus visibles des cathédrales. « Une bible de pierre ra-conte cette histoire sacrée à une population illettrée à laquelle on apprend à faire la différence entre le vice et la vertu, le bien et le mal. »


Les monstres les plus osés, satiriques, voire alchimiques sont en revanche à rechercher dans les recoins de la nef, à l'abri de la lumière, sur de hautes gargouilles ou au contraire sur des socles rasant le sol... La photographe Geneviève Engel, co-auteure de l'ouvrage, qui s'est pliée à une véritable gymnastique pour parvenir à les capturer, peut en témoigner ! « Heureusement, elle est encore jeune et sportive », plaisante Marie-Josèphe Wolff-Quenot.



Féroce satire sociale


Après plus de cinq années de travail sur le sujet, l'auteure dit avoir été particulièrement impressionnée par les stalles – sièges de bois réservés aux membres du clergé – du choeur de la cathédrale de Bâle, réalisées en 1375, vingt ans après le grand tremblement de terre, et remaniées en 1850. Celles-ci dessinent une satire sociale précédant celle de Sébastien Brant, La Nef des fous (1494), poème critique des moeurs de son temps. « L'esprit de ces oeuvres est le même. Les stalles constituent une caricature féroce de la société civile, du monde médical et même du monde religieux, à l'entrée même du choeur, l'endroit parmi les plus sacrés de l'édifice. C'est sensationnel d'avoir osé une critique aussi sévère ici », relève Marie-Josèphe Wolff-Quenot. Elle évoque notamment le vieux marié à croupe de lion arborant une bourse bien pleine, mariée à une femme qui lui passe une corde au cou, coup de griffe au mariage d'intérêt ; ou, charge contre le monde médical, une scène dans laquelle figure un homme du peuple présentant un petit malade à un monstre à croupe, queue et sabots de cheval se cachant derrière un masque à long bec d'oiseau qui l'identifie à un médecin de la peste. Affublé d'oreilles d'âne qui traduisent son ignorance, il active un soufflet en direction de son patient qui ne produit que du... vent.


Véronique Berkani





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